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Quand les femmes marchaient sur Pretoria

jacqueline Dérens

Elles étaient noires, blanches, métisses, indiennes, elles étaient 20 000 rassemblées en silence devant les bâtiments du gouvernement à Pretoria ce 9 août 1956 pour protester contre les lois injustes de l’apartheid. Le 6 août 2016, elles étaient quatre femmes noires, silencieuses brandissant des pancartes devant le Président Zuma pour lui rappeler qu’une femme sur trois est victime de violence.

S’il y a une image qui restera en mémoire à l’annonce du résultats des élections du 3 août, c’est bien celle de ces quatre femmes, debout et brandissant des pancartes devant le pupitre où le président du pays faisait une déclaration solennelle à l’issue du scrutin. Une pancarte portait cette inscription : #Remember Kwezi ; une autre : Une sur trois. Un rappel des violences auxquelles les femmes sud-africaines sont confrontées jour après jour.

Kwezi, c’est le nom donné à la jeune femme qui a accusé Jacob Zuma de l’avoir violée. C’était il y a dix ans. L’accusé a été acquitté, la victime insultée. Julius Malema et Zwelizima Vavi, alors fervents supporter du président Zuma, avaient joint leurs moqueries à celles de la Ligue des Femmes de l’Anc. Depuis, des milliers de femmes ont été violées, des milliers sont mortes sous les coups de leurs compagnons, anonymes et silencieuses.

Les femmes sud-africaines souffrent d’une triple oppression : de genre parce que femme, de race parce que noire, de classe parce qu’elles occupent les postes de travail les plus mal payés dans un pays capitaliste. C’était ce qu’on disait au temps de l’apartheid. Les choses ont-elles vraiment changé ? Les corps martyrisés de Reeva Steenkamp, Eudy Simelane, Anene Booysen, Sinoxolo Mafevuka et de milliers d’autres nous disent que non, les choses n’ont pas changé et que les femmes reçoivent les coups des hommes en colère, jaloux, pervers ou fous parcequ’ils sont persuadés qu’ils sont dans leur droit. Ce droit est celui que le patriarcat accorde aux hommes qui s’en accommodent très bien.

Les femmes qui représentent plus de la moitié de la population sud-africaine sont celles qui sont le plus au chômage. Sur 47% qui pourraient prétendre à un emploi, 27% sont au chômage. La dernière étude menée par la Standard Bank sur le niveau de vie des Sud-africains montrent que rien n’a changé depuis 22 ans. Sur un rand gagné par un Blanc, un Noir gagne seulement 13 cents et le salaire d’un Blanc est sept fois supérieur à celui d’un noir. Que dire de ceux des femmes noires domestiques, ouvrières du textile ou ouvrières agricoles ?

Pourtant, il existe une législation en faveur des femmes qui leur facilite l’accès à la vie politique où nombre de femmes ont des postes de direction. Mais quand des femmes ministres prennent le parti du président et fustigent les femmes qui osent braver l’autorité, on peut craindre que les droits durement acquis soient jetés aux orties. Le patriarcat réussit ce tour de force de retrouver une nouvelle vigueur avec l’appui tacite des femmes de pouvoir, des ministres, qui condamnent « l’irrespect de ces quatre filles » envers l’autorité présidentielle.

Les femmes sud-africaines n’oublient pas Lilian Ngoyi, Helen Joseph, Rahima Moosa and Sophia Williams, les quatre femmes qui ont osé déposer des milliers de pétition demandant l’abolition du « pass » pour les femmes devant la porte du premier ministre le 9 août 1956 et elles continueront à se battre pour les droits de toutes dans un pays dont la constitution depuis 1996 affirme qu’il est uni, démocratique, non racial et non sexiste.

Publié le mardi 9 août 2016


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